Journal de bord archéologique

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bandeau archéoPar Michel Gagné, archéologue
• Journal - Entrée #2 Eurêka
• Journal - Entrée #3 Des découvertes bien au-delà de nos espérances

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2 juin 2015 - ORIGINES - La passion que j'ai développée pour l'archéologie date de fort longtemps, en fait voici plus de 35 ans. J'étais alors un ébéniste-artisan spécialisé dans les meubles anciens et je vivais en Suisse. Un jour, on m'a offert un travail d'appoint sur un chantier archéologique situé sur l'emprise d'une future autoroute près du village de Gruyère, d'où vient d'ailleurs le fromage réputé. Le site archéologique allait être malheureusement détruit et il fallait sauver à tout prix les indices et surtout déplacer les sépultures avant leur destruction imminente. Il s'agissait d'une immense nécropole mérovingienne datant du haut-Moyen-Âge, soit à l'époque des premiers chevaliers, voici près de 1 200 ans. Imaginez les découvertes! J'ai eu tout de suite la piqûre.

Après quoi, j’ai fait de l'archéologie mon travail principal. Plusieurs autres chantiers ont suivi au fil des trois ans que j'ai œuvré en archéologie en Suisse. J'ai ainsi fouillé des villas romaines, des sites de l'âge du Bronze en passant par des villages lacustres du Néolitique avec le même désir de comprendre le passé, même si cela n'était pas nécessairement le mien. À cette époque, je ne me doutais absolument pas que trois décennies plus tard, je participerais encore à des recherches archéologiques aussi fascinantes, ici même au Québec.

De retour au pays, j'ai amorcé un peu sur le tard des études en anthropologie à l'Université de Montréal. Un jour, un professeur de cette dernière institution m'a offert un contrat : aller valider sur le terrain un passage d'un livre de Robert Sellar ? alors éditeur du Gleaner de Huntingdon ?  qui mentionnait une anecdote provenant d'un colon anicetois du début du 19e siècle, Angus McPherson, qui allait valoir plus tard son pesant d'or :

« There was a clearing on the top of a knoll on our lot, in which, on hoeing in corn and potatoes, we found bits of pottery, shells, and arrowheads, leading us to suppose that Indians had once had a camp there ».

J'ai finalement dit oui. C'est ainsi que je me suis retrouvé à Saint-Anicet, un coin que je ne connaissais absolument pas. C’était en 1991, un dimanche, je me souviens. La première personne que j'ai rencontrée s'appelait Claude Quenneville. Il me reçut alors chez lui et m'offrit de me joindre à une fête de famille. J'avais été très touché par son accueil si chaleureux. J'en ai profité pour discuter longuement avec lui. C'était une bonne personne. Lorsque j'ai finalement quitté sa maison, j'avais la permission d'aller explorer son lot à la recherche d'indices d'une civilisation maintenant disparue.Un peu avant de partir, Claude m'a montré avec fierté un objet qu'il avait trouvé par hasard dans son champ voici plusieurs années. C'était une hache iroquoienne. Quelle surprise! Même sans avoir fait un seul sondage, je savais déjà qu’Angus McPherson avait dit vrai. Il y avait bien des Amérindiens, des Iroquoiens de surcroit, qui avaient vécu jadis dans la région de Saint-Anicet. La suite des événements allait dépasser largement mes attentes. Avec en poche les permissions de Claude Quenneville, de Marius Trépanier et de Bruno Quesnel, j'entreprenais alors le premier inventaire archéologique régional qui me réserverait des surprises pour les années à venir.

En effet, l'équipe d'archéologie que je dirige depuis pour le compte de la MRC du Haut-Saint-Laurent a découvert dix sites archéologiques, dont trois villages iroquoiens d'intérêt national dans la région de Saint-Anicet. Dans la même foulée, un site d'interprétation de haut calibre, qui a été mis en place par le biais de programmes d'employabilité auxquels ont participé plusieurs jeunes de la région, a permis de faire connaître Saint-Anicet, ici au Québec, mais également aux États-Unis et même en Europe. Claude Quenneville serait fier du chemin parcouru depuis la découverte de sa hache en pierre sur son lot. Merci Claude!

Mais ce n'est pas tout, la région de Saint-Anicet recèle également le témoignage des premières familles acadiennes, les Caza, les Leblanc, les Saucier, les Quenneville et les Dupuis et les traces des premiers établissements écossais et irlandais, dont les vestiges se trouvent principalement dans les environs de l'ancien village de Godmanchester, appelé plus communément village La Guerre. À cette période, tout comme à l'époque des villages iroquoiens, la rivière La Guerre constitue une voie de circulation incontournable pour se rendre dans l'arrière-pays anicetois. C'est notamment les berges de ce dernier cours d'eau qui feront l'objet d'un inventaire archéologique pour les trois prochaines années avec d'autres secteurs situés sur les coteaux et dans les sablières. 

Vous êtes invité à joindre l'équipe. Je vous convie donc à prendre une pelle et un tamis et à nous suivre pas à pas, dans les bois et sur les berges de la rivière La Guerre pour une extraordinaire épopée qui pourraient nous mener à des découvertes fascinantes témoignant d'une tranche de l'histoire, celle de votre propre région. À la fin de septembre, on se racontera la suite. 

Secteurs d'inventaire sur les berges de la rivière La Guerre pour les trois années à venir.
inventaire RLG

 

archeo Eureka

Eurêka 2cherche

1er octobre 2015 - DÉCOUVERTE - Eurêka, nous avons trouvé! Découvrir un nouveau site archéologique occasionne à coup sûr un moment d'extase inexplicable et procure un réel sentiment de satisfaction du devoir accompli. Découvrir un site archéologique inconnu jusqu'ici et de l'ampleur de celui que l'équipe d'archéologie de la MRC a trouvé récemment tient presque du miracle, enfin à peu de chose près...

En fait, c'est avant tout le résultat du travail acharné à comprendre les caractéristiques physiques et écologiques de manière à prédire par la suite les comportements des groupes humains dans cet environnement qui constitue la clé pour accomplir ce tour de force. Évidemment, un brin de chance n'est pas de refus. Car, localiser un site archéologique à l'intérieur des terres sans aucun point de repère qui saute aux yeux n'est pas une mince tâche, au contraire d'un inventaire archéologique où l'on procède à des sondages sur des zones circonscrites, par exemple le long des berges d'une rivière.

Dans le cas présent, il n'y avait bien peu de choses qui annonçaient l'existence possible d'un site sur ce coteau, sauf que ces petites choses allaient faire toute la différence et nous porter à aller investiguer ce secteur particulier. Bien nous en prit, car l'équipe d'archéologie de la MRC que je dirige a découvert au mois de juillet 2015 ce qui pourrait s'avérer le plus ancien village connu du Québec, datant de presque mille ans avant aujourd'hui. Imaginez! Le gisement fait présentement plus de 6 000 mètres carrés de superficie et il reste encore plusieurs secteurs à inventorier autour des sondages qui ont livré des vestiges.

L'évaluation sommaire du site a permis entre autres de retrouver des restes de maisonnées, ce qui semble confirmer l'orientation villageoise du lieu. C'est d'ailleurs une première dans l'Est canadien pour ce groupe culturel à une époque reculée où l'on procède aux premières expériences horticoles à grande échelle. Bientôt, on analysera le matériel récolté cette année. 
À suivre!

 

Isings
artefact
Site Isings
fouilles Isings
Tamisage
Michel Gagne archeologue
Fouilles Isings
Fouilles Isings
Fouilles Isings
Fouilles Isings
Fouilles Isings

28 septembre 2016

Des découvertes bien au-delà de nos espérances

Les analyses des vestiges trouvés sur le site découvert en 2015 par l'équipe d'archéologie de la MRC [voir plus haut : Eurêka, nous avons trouvé!] et le complément d'évaluation réalisé cette année (2016) nous laissent ébahis devant l'ampleur des trouvailles. 

En effet, le site Isings, situé sur une butte de sable à Cazaville, fait près de 200 mètres de longueur dans le sens est-ouest par 50 mètres de largueur dans le sens nord-sud, totalisant, à ce jour, près de 10 000 mètres carrés. Mais ce qui est encore plus étonnant réside dans le fait que ce gisement où l'on a retrouvé des vestiges archéologiques semble se poursuivre au-delà de la zone circonscrite, car on y récupère encore du matériel sous forme de fragments de vases en céramique en surface, autant à l'ouest qu'à l'est. De plus, en tenant compte que seulement la moitié de la butte dans le sens nord-sud a été sondée, nous pouvons facilement imaginer être en présence d'une vaste zone d'occupation qui pourrait même dépasser le plus important site iroquoïen en termes de superficie du Québec, situé lui aussi dans la région : le site Droulers-Tsiionhiakwatha (13 000 mètres2), découvert également par l'équipe d'archéologie de la MRC. C'est ce que nous souhaitons confirmer en poursuivant l'exploration du site Isings cet automne. 

Pour l'instant, nous savons que le site Isings renferme du matériel iroquoïen qui s'avère le plus ancien retrouvé à l'intérieur des terres au Québec. Il faut se rappeler que les Iroquoïens se distinguent des Algonquiens en ce sens que ces derniers sont des chasseurs et des pêcheurs nomades tandis que les Iroquoïens constituent des peuples d'agriculteurs sédentaires vivant en permanence dans des villages, comme on en retrouve plusieurs dans la région de Saint-Anicet. 

Les recherches de cette année indiquent que l'orientation villageoise et horticole présumée l'année dernière pour le site Isings se confirme, et ce au fur et à mesure des découvertes de grains de maïs carbonisés, mais également de fosses et de foyers généralement associés à des habitations. Il semble que ce secteur particulier, formé d'une immense butte sablonneuse, exempt en grande partie de végétation en raison notamment de la profondeur de la nappe phréatique, donc facilement aménageable en champs cultivables sans avoir à faire des éclaircies dans le boisé, constitue en réalité une immense zone d'expérimentation de la culture du maïs dont l'occupation remonte à près de 850 ans. En outre, tout laisse à penser que certains groupes, au fil du temps, s'établissèrent graduellement sur cette butte accueillante et fondèrent une communauté villageoise, comme le laisse supposer la présence de vestiges probables de maisonnées.

Une deuxième trouvaille de mon équipe, cette fois-ci sur le bord de la rivière La Guerre, pourrait s'avérer être la descente aménagée pour accéder à la traverse de l'ancienne route datant de 1815 permettant ainsi de franchir ce cours d'eau à l'aide d'un bac1. Cette route, appelée auparavant Tea Field Road, constitue le plus ancien chemin tracé à l'intérieur des terres de la région, reliant jadis la municipalité de Saint-Anicet à la vallée de la Châteauguay. Cette trouvaille constituerait un tour de force, car le niveau de la rivière a considérablement changé au cours du temps, ce qui rend difficile la découverte de vestiges archéologiques puisque l'emplacement même du rivage s’est passablement déplacé avec le temps comme vous pourrez  le constater en lisant la suite.

En effet,  Jean Morin2, chercheur réputé d'Environnement Canada, a proposé dans son doctorat un niveau moyen du fleuve et, par conséquent de la rivière La Guerre, d'environ 46,3 mètres avant la construction des premiers barrages en 1849, avec des fluctuations de près de 1,1 mètre à certaines périodes de l'année. Il faut savoir que les variations des niveaux d'eau du fleuve ne dépassent guère 20 cm à l'heure actuelle. Donc, si l'on considère ces chiffres, le niveau de la rivière La Guerre se situait, avant 1849, à 46,3 mètres, soit à 1,3 mètre plus haut en moyenne que le niveau moyen actuel (45 mètres), sans compter les fluctuations saisonnières qui faisaient monter le niveau d'eau jusqu'à 46,8 mètres.

Une différence de 1,3 mètre peut sembler peu de chose, mais vous serez étonnés, comme je le fus par les changements que cela occasionne! En effet, cette différence reportée sur un terrain plat comme on en retrouve fréquemment aux abords de la rivière La Guerre fait reculer le rivage original dans certains secteurs de quelque 20 mètres et – parfois jusqu'à plus de 400 mètres – de la berge actuelle. Imaginez la disparité du paysage d'alors avec celui d’aujourd’hui! 

Pour exemple, l'embouchure de la rivière avant 1849 représentait un immense marécage occupé à l'heure actuelle par des terres en culture. La régulation du fleuve, la construction d'un barrage à l'entrée de la rivière La Guerre et l'aménagement de la route 132 ont complètement effacé les traces du passé.  Si nous avons découvert cet été des vestiges du passage des Iroquoiens sur cette première élévation disponible après le marécage, c’est qu’à l’époque ils décidèrent vraisemblablement d’y établir un poste de guet à l’embouchure de la rivière où ils pouvaient s’adonner à la pêche. Quelques siècles plus tard, Alexander McBain, l’un des fondateurs de l'ancien village écossais de Godmanchester connu sous le nom de village La Guerre3, aurait d'ailleurs vraisemblablement construit une habitation à cet emplacement stratégique. Ce n'est pas une coïncidence.

Une chose est certaine, il faudra tenir compte des fluctuations du niveau de l'eau au fil des siècles pour la suite des recherches le long des berges de la rivière La Guerre. 

Comme l'inventaire archéologique se déroulera l'année prochaine en grande partie dans l'imposante forêt située entre le ruisseau de la Fourche à Brûlé et l'ancien village La Guerre il faudra également considérer les tiques, l'herbe à puce, le panais sauvage, les frênes épineux et les aubépines, sans compter la présence possible d’un cougar qui a laissé ses empreintes l'année dernière dans le secteur de Cazaville. Les vestiges du passé dans la région de Saint-Anicet ne se laisseront pas découvrir facilement!

Heureusement, grâce à une subvention provenant du Secrétariat aux affaires autochtones, nous serons secondés par de jeunes stagiaires de la communauté mohawk qui ont également participé à l'évaluation du site Isings cet été. Quel juste retour des choses s'ils nous aident également à retrouver des vestiges des premiers établissements historiques de la région ! Nous aurons certes besoin de leur aide précieuse dans cet environnement hostile. 

À suivre!

Ces recherches sont rendues possibles grâce à la participation financière de la direction de la Montérégie du ministère de la Culture et des Communications et du ministère des Affaires municipales et de l'Occupation du territoire.

1 Bac : Petit traversier à fond plat. [retour au texte]

2 Jean Morin, 2001: Modélisation des facteurs abiotiques de l'écosystème fluvial du lac Saint-François, fleuve Saint-Laurent. Thèse doctorale, Université du Québec, Institut de la recherche scientifique INRS-Eau, 187 pages [retour au texte]

3 Commission de toponymie : fiche descriptive Rivière-La Guerre 
[retour au texte]

 
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